Depuis son Pays basque natal, l’écrivaine Marie Darrieussecq a pris racine dans le quartier Porte d’Orléans à 19 ans. Et ne l’a plus quitté.
Depuis des années, Marie Darrieussecq a posé différents regards sur son quartier, tout autant critiques qu’affectueux : « Une porte c’est un endroit difficile : il y a 25 ans, un embouteillage permanent l’obstruait. Aujourd’hui, l’air s’est beaucoup amélioré avec la réduction de 75% de la circulation automobile. La vitesse sur le périphérique tout proche a été abaissée aussi. C’est un immense progrès, pour mes enfants en particulier, eux qui ont débuté leur vie en respirant un air pollué dans une ambiance bruyante. Mais nous habitons un appartement dans lequel on ne peut pas encore ouvrir les fenêtres… ».
Marie Darrieussecq s’est peu à peu « attachée à ce territoire qui est une sorte de non-lieu, ni fait ni à faire », un lieu de passage, centre de connexion de tous les transports parisiens. « Les gens ne font qu’y passer : ça m’offre un point d’observation sur le monde que j’aime énormément. Je voyage en restant immobile parmi les 150 nationalités qui s’y croisent ».
Elle se dit « émerveillée » par le brassage de populations : « Il me suffit de descendre de chez moi pour croiser des gens venus de partout, à la différence de mon village du Pays basque, où tout le monde est pareil ». La Cité internationale universitaire, notamment, représente pour l’écrivaine « La réalisation utopique d’un lieu qui inviterait toutes les nations à se réunir et à s’entendre ». Par contre, elle constate amèrement le départ du quartier de certains habitants : « Les HLM bâties dans les années 30 et 70 ont fait de la Porte d’Orléans un quartier socialement mixte. Mais, depuis vingt ans, les gens de la classe moyenne, profs, infirmières, sont partis. Il reste des gens aisés, un peu comme moi, et des grandes familles issues de l’immigration dans les HLM. De génération en génération, la magnifique mixité sociale s’est abimée ».
En vert et malgré tout
Côté environnemental, Marie Darrieussecq apprécie en particulier la métamorphose végétale : « Je me souviens avec effarement du square du Serment-de-Koufra où mes enfants m’entraînaient autrefois, aux bords du périph’ sous les arbres poussiéreux : je l’avais surnommé le square de la dépression ». Ce square figure sous ces termes dans son roman Le pays. Et maintenant elle l’observe sous un angle nouveau : « Même si cet endroit est encore infesté par les deals et les trafics, il a été énormément amélioré par le nouveau paysagisme qui crée des zones humides, et laisse pousser les herbes folles où les insectes sont revenus… ». La proximité du parc Montsouris offre également un espace naturel où se ressourcer : « J’apprécie de l’avoir à deux pas de chez moi pour m’y promener. Comparé aux autres arrondissements parisiens, ce quartier est assez vert ».
Parmi les transformations progressives de la Porte d’Orléans, Marie Darrieussecq observe avec intérêt les travaux qui ont réhabilité l’ancien site de la Petite Ceinture ferroviaire, fermé depuis 1934 et rendu au public dans les années 2000 : « Plusieurs gares ont retrouvé une vie, soit comme ressourceries, ou restaurants associatifs, soit, comme la gare de Montrouge, rebaptisée Poinçon et réaffectée en salle de concert ». Et le réseau ferré de la Petite Ceinture est « devenu une véritable galerie de tags, sans cesse renouvelés ».
Selon l’auteur de Truismes de Fabriquer une femme ou de Il faut beaucoup aimer les hommes, la Porte d’Orléans serait « Un lieu où les écrivains et les artistes sont comme des poissons dans l’eau ». Quand elle séjourne dans son village natal, les voisins ne comprennent pas qu’elle puisse rester parisienne, en subissant le stress procuré par la vie urbaine. « Moi je m’y sens très bien ! Habiter une porte signifie aussi qu’on peut partir à tout moment ! ».
Alain Goric’h
Agrégée de Lettres modernes et docteur en littérature, l’écrivaine a signé une quinzaine de romans, une vingtaine d’ouvrages sur les arts, des nouvelles, des récits pour la jeunesse et une pièce de théâtre.
Après avoir obtenu le Prix du Jeune écrivain de langue française en 1988 pour sa nouvelle La Randonneuse, elle publie Truismes (aux éd. POL), son premier roman, en1996, alors qu’elle n’a que 27 ans. Ce livre rencontre un succès mondial. Il relate la métamorphose d’une femme en truie : dans une ambiance semi-fantastique, une critique implicite de la politique et du statut d’une femme dans la société. En 2013, elle reçoit le Prix Médicis et le Prix des prix littéraires pour son roman Il faut beaucoup aimer les hommes.
En 2019 paraît la Mer à l’envers, amorcé en 2013 après un voyage au Niger et sa rencontre avec les réfugiés d’Afrique de l’Ouest. Elle avoue « n’avoir jamais eu autant de mal à écrire un livre. Paralysée, débordée par le réel ». En 2021, le Centre international d’études francophones lui décerne son prix.

