L’expérience des Grands voisins, dont La Page a rendu compte régulièrement, fait l’objet d’un long métrage de Bastien Simon « Les Grands voisins, la cité rêvée ».

À travers les portraits croisés de résidents et gestionnaires du lieu, le film relate cette tentative d’élaborer une nouvelle manière de vivre ensemble. Nous avons rencontré le réalisateur aux Grands voisins, dans une cuisine qu’il partage avec d’autres occupants qui, au cours de l’entretien, entrent pour se faire un café, échangent quelques mots et ressortent. En 2015, Bastien Simon cherchait des locaux bon marché liés à son activité de cinéaste. Aussitôt, il tombe amoureux du site, mais pour être accepté, les prétendants devaient présenter un projet d’activité. Après plusieurs tentatives infructueuses, il arrive enfin aux Grands voisins, deux semaines avant l’attentat du Bataclan du 13 novembre 2015. Il y avait eu Charlie Hebdo et l’hyper cacher en début d’année et le quotidien des Parisiens était très anxiogène, avec la présence de militaires et des fouilles de sacs en permanence. Les Grands voisins étaient une sorte de village gaulois résistant, un microcosme avec un rêve commun d’apaisement et de paix sociale. Après avoir commencé par faire des photos, Bastien a l’idée d’une série de portraits de résidents de 15 minutes chacun. Il va en réaliser 12 en 2016. Puis il a pensé qu’il y avait matière à un long métrage. Avec la seule aide de sa petite structure, les Argonautes, et les 15 000 euros obtenus par le financement participatif de 443 contributeurs sur Kisskissbankbank, il commence à tourner tout seul avec sa propre caméra. Une première société de production s’intéresse au projet mais, comme elle veut l’orienter vers un format pour la télévision, leur collaboration échoue alors.

C’est au cours de la deuxième année de tournage que Pierre-Emmanuel Le Goff (la Vingt-cinquième heure) le contacte et, d’un commun accord, ils décident d’en faire un long métrage. La société de production assume financièrement la fin du tournage, la post-production ainsi que la distribution en salle. Le film est terminé en juin 2019. Le tournage s’est déroulé sur plus de deux années de 2016 à mai 2018 pour environ 300 heures de rushs. Ce qui est peu pour ce type de film. Pendant la première année, Bastien Simon s’est senti désorienté devant ce bouillonnement d’activité avec plein d’histoires à raconter. Selon lui, cela se voit dans les vingt premières minutes du film qui sont assez chaotiques. Au cours de la deuxième année, il se rend rapidement compte qu’il doit se concentrer sur quelques personnages. Maël, artiste plasticien d’origine mauritanienne, en attente de sa nationalité française, Adrien, qui a installé son atelier de lutherie de guitare sur le site ainsi que William, directeur des Grands Voisins et responsable d’Aurore. D’autres personnages secondaires apparaissent aussi dans le film comme Aurore, coordinatrice de Yes We Camp, et Kamel du PC sécurité, qui est aussi résident. Sans oublier Thierry, chanteur des Kacekode, dont la voix rocailleuse rappelle celle de Joe Cocker. Les Kacekode sont une formation constituée de musiciens résidents des Grands Voisins dont Adrien est le soliste. Il est prévu que les Grands voisins ferment courant 2020 pour laisser place à la construction d’un éco-quartier.

Arnaud Boland

Les Grands voisins, la cité rêvée : documentaire français de Bastien Simon, 96 minutes, production et distribution la Vingt-cinquième heure. Sortie en salle prévue le 1er avril 2020.

Laboratoire de mixité sociale, situé sur les 3,4 hectares de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, les Grands voisins ont réuni, au plus fort de leur activité, l’association Aurore, spécialisée dans l’hébergement d’urgence (600 places), 250 associations, des startups, fablabs, artisans, artistes ainsi qu’un nombreux public extérieur. Les coordinateurs du projet étaient, outre Aurore, Yes We Camp, association chargée de l’animation du lieu et de l’ouverture au public et le Plateau urbain, coopérative d’urbanisme temporaire qui s’occupait de la gestion des locaux. Cette expérience éphémère (cinq ans) a donné lieu à de multiples activités partagées, toujours dans un esprit d’entraide et de générosité. Elle se rattache au mouvement des phalanstères fouriéristes du 19e siècle, au kibboutz sioniste et, plus récemment, au mouvement communautaire des années 70 du sud des États-Unis. Elle s’en différencie cependant par le fait que des institutions comme la Mairie de Paris étaient à l’initiative du projet et surtout parce qu’elle a réussi à faire cohabiter dans un même lieu des populations aussi diverses tout en restant ouverte vers l’extérieur.