Un square honore la mémoire de Jules Durand, syndicaliste victime d’une machination judiciaire

Au Havre, sur le port, le 17 août 1910, démarre une grève illimitée des charbonniers-journaliers, dockers parmi les plus miséreux dans la profession, « contre l’extension du machinisme et contre la vie chère, pour la hausse des salaires et le paiement des heures supplémentaires ». Cette grève touche un secteur stratégique, l’approvisionnement en charbon indispensable à la marche des navires qui fait la fortune des négociants havrais. Elle se déclare lors de la mise en service du « Tancarville », machine qui transporte le charbon sur les paquebots à la place des ouvriers.

Le 9 septembre éclate une rixe entre trois ouvriers en grève et Louis Dongé, contremaître, qui insulte les grévistes et brandit un revolver. Tous les quatre sont ivres. Les charbonniers se ruent sur Louis Dongé, le désarment et le frappent à coups de pieds. Il meurt le lendemain à l’hôpital.

Le 11 septembre, Jules Durand, secrétaire du syndicat qui a appelé à la grève, est arrêté et inculpé d’assassinat, guet-apens et crime avec préméditation. Une instruction bâclée, des faux témoins payés par la Compagnie générale transatlantique pour dénoncer Jules Durand comme commanditaire du meurtre malgré un rapport à décharge du commissaire chef de la sûreté, tout aboutit le 25 novembre à une condamnation à la guillotine. La défense, assurée par René Coty, futur et dernier président de la IVe République, aura été impuissante dans ce procès qui se révélera truqué.

Un syndicaliste révolutionnaire et pacifiste

Ayant fréquenté l’Université populaire des Bourses du Travail, Jules Durand, s’est formé au concept de lutte des classes à travers ses lectures de Louise Michel et de Proudhon. Âgé de trente ans et récemment élu responsable du syndicat CGT des charbonniers, il le réorganise et le renforce. Il établit un cahier revendicatif sérieux et agit contre la violence et pour l’ouverture de négociations. Membre de la Ligue des Droits de l’Homme, c’est aussi un militant anti-alcoolique alors que l’alcoolisme fait des ravages chez les dockers-charbonniers. Calme, instruit, raisonnable et écouté, il apparaît comme un leader dangereux, un homme à abattre aux yeux des patrons de la « Transat ».

Des réactions de solidarité

Aussitôt après l’audience, les jurés réunis réalisent que la peine est trop lourde et signent collectivement un recours en grâce en sa faveur. De leur côté, trois heures après l’annonce du verdict, les syndicats appellent à une grève générale qui paralyse le port du Havre. Un comité de soutien s’organise pour la révision du procès qui obtient l’appui d’Anatole France et de Jean Jaurès. Une pétition est signée par 200 parlementaires pour une grâce présidentielle. Des mouvements de solidarité s’expriment partout en France mais aussi en Angleterre et aux États-Unis.

Gracié par le Président de la République, Armand Fallières, sa peine est d’abord commuée en 7 ans de réclusion, sa libération est finalement prononcée le 16 février 1911. Mieux, un arrêt de la Cour de cassation l’innocente le 15 juin 1918. Mais il est trop tard, Jules Durand a définitivement sombré dans la folie. Ses conditions de détention et son isolement l’ont achevé. Il meurt à 45 ans à l’asile d’aliénés de Sotteville-lès-Rouen. Il a préalablement fait un séjour à Sainte-Anne dans notre arrondissement.

Une postérité entre mémoire et oubli

Dès le départ tout a été fait pour étouffer cette « affaire Dreyfus des ouvriers ». Le dossier judiciaire et le dossier médical de Jules Durand ont mystérieusement disparus. Il n’existe presque aucune archive. En dehors de quelques militants dockers au Havre, qui connaît cette affaire ? Et pourtant, nombreux ont été les écrits et témoignages. A commencer par une pièce de théâtre d’Armand Salacrou, Boulevard Durand, reprise dans un téléfilm de Jean-Paul Carrère, des émissions à la radio, différents travaux universitaires, des livres parmi lesquels un roman de Philippe Huet, Les quais de la colère (Albin Michel, 2005).

Un hommage dans le 14e

Une étude a été réalisée par John Barzman et Jean-Pierre Castelain, Jules Durand, un crime social et judiciaire (L’Harmattan, 2005), avec la participation des Amis de Jules Durand. Cette association agit pour le faire connaître et lui rendre hommage. C’est elle qui est à l’initiative de la dénomination d’un square Jules Durand, proposition adoptée à l’unanimité par le conseil d’arrondissement. Inauguré le 22 juin dernier en présence de nombreuses personnalités dont Carine Petit, Christiane Taubira, mais aussi sa petite fille Christiane Delpech, d’une importante délégation de dockers du Havre et bien sûr des Amis de Jules Durand, ce square se situe entre les rues Léonidas et Olivier-Noyer.

Pour prolonger cet hommage, le film de Sylvestre Meinzer Mémoires d’un condamné a été projeté le 28 novembre au cinéma Chaplin Denfert. Cet essai documentaire, sorti tout récemment, explore la mémoire de cette affaire en interrogeant les lieux et les hommes que Jules Durand aurait pu rencontrer. Pour la réalisatrice, Jules Durand fut victime d’une triple condamnation : condamnation à mort, à la folie, à l’oubli. Comme « l’histoire du monde ouvrier véritablement condamné à disparaître dans le silence ».

Christine Sibre

Sources : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Durand   https://www.julesdurand.fr/les-amis-de-jules-durand/A

www.lardux.net/article690

À retrouver aussi sur le site julesdurand.fr