Des habitants du 14e organisent collectes, convois et accueils de réfugiés depuis les premiers jours de l’invasion russe en Ukraine.

Le petit local, à l’angle de la rue du Couëdic et de la rue Hallé, est encombré par une multitude de caisses et de sacs. À tout moment des habitants viennent déposer des accessoires de premier secours, des équipements de protection et de subsistance. Igor, ukrainien, entrepreneur en bâtiment, a fourni son bureau pour stocker ces dons. Avec son épouse Tatyana et leur ami Misha, Igor avait mobilisé toute l’énergie de leur effroi dès la première semaine de l’invasion russe pour lancer des appels à la solidarité. « Avec tous ces produits, c’est de la force et du courage qui sont transmis aux victimes de la barbarie » précise Igor. Deux mois plus tard, l’équipe d’« Aide Civils Ukrainiens » totalisait plus de cinq tonnes de dons acheminés vers l’Ukraine et 2000 euros récoltés. Une centaine de réfugiés a été hébergée. Et l’opération se poursuit avec la mobilisation du réseau ukrainien de Paris.

Médicaments et rapatriement

Une vingtaine de volontaires a rejoint l’association. Chacun prend en charge les différents points de collectes dans l’arrondissement ou organise l’accueil et l’hébergement des réfugiés. D’autres offrent leurs services en fonction de leurs compétences. Tel Hervé Champollion, photographe indépendant, qui s’est proposé pour acheminer les dons vers l’Ukraine. Coutumier des expéditions internationales, l’infatigable baroudeur a parcouru à quatre reprises les routes d’ouest en est pour confier les dons des habitants du 14e arrondissement. « J’ai mis toute l’énergie de mon indignation face à cette invasion dans cette opération » explique Hervé. Le premier voyage a eu lieu dès le 7 mars, quinze jours après le début de l’invasion russe. « Le plus important était de privilégier le matériel médical et les médicaments car les blessés se comptent par milliers et les hôpitaux ont vite manqué du nécessaire pour les soigner et les sauver ». Au volant d’un des véhicules de l’entreprise d’Igor, Hervé a rejoint le sud de l’Ukraine via la Roumanie. Objectif Tchernivtsi, une ville de l’ouest ukrainien qui accueillait les premiers réfugiés. Aussitôt après avoir confié son précieux chargement, Hervé a réceptionné la maman de Tatyana, qui avait fui Mykolaïv, à 900 km plus au sud. Le retour, cinq jours plus tard, s’était conclu par des retrouvailles émouvantes.

Deux voyages à hauts risques

Le second voyage, entrepris le 24 mars, avait Odessa comme destination, via la Moldavie. Une quinzaine d’amis s’étaient cotisés pour verser 3800 euros à l’expédition. Des pharmacies et un cabinet d’infirmiers du 14e avaient offert divers matériels médicaux. Et les excédents de la première collecte avaient complété le chargement. Malgré d’incessantes tracasseries administratives aux postes frontières, et « la chasse aux espions russes et autres infiltrés ou saboteurs » raconte Hervé, le camion a atteint Odessa en état de siège. Ensuite, Hervé a roulé vers le nord-ouest de l’Ukraine pour récupérer une mère et sa fille et les conduire à Paris via la Pologne et l’Allemagne. Les réfugiées sont actuellement hébergées par un habitant de la Porte d’Orléans.

Le troisième voyage, du 12 au 20 avril, avait bénéficié d’une Renault Scenic offerte par un généreux donateur. Cap sur Kiev, la capitale. Une partie du chargement provenait du marché brocante organisé par le Moulin à Café sur la place de la Garenne. Le trajet traversait l’Allemagne et la Pologne où les contrôles avaient immobilisé le véhicule toute une nuit. Dans le froid hivernal et sous les menaces de bombardements russes, la voiture avait traversé chicanes, checkpoints et routes encombrées de véhicules militaires détruits, avant d’atteindre la banlieue est de la capitale par des chemins détournés. Le véhicule et son chargement avaient été confiés à l’association des « femmes ukrainiennes pour une Ukraine libre ». Les nuits à Kiev ont été ponctuées par des bombardements sur une usine proche. Le retour, tout aussi rocambolesque, s’était fait par le train de nuit qui convoie les réfugiés ukrainiens vers Varsovie. Vingt heures de voyage sous la menace des obus russes en compagnie d’une majorité de femmes et d’enfants entassés dans l’obscurité totale.

Mobilisation permanente

L’ultime expédition, engagée le 29 avril, avait bénéficié du don d’un poids lourd chargé de deux tonnes de médicaments et de matériel médical. Les colis ont atteint Lviv, à 80 km de la frontière polonaise. Le véhicule et son chargement ont été confiés à un groupe d’infirmières qui assurent des navettes entre les fronts sud et est. Le retour s’est fait dans un camion ukrainien chargé de réfugiés, femmes et enfants.

Au retour de chaque convoi, Hervé met un point d’honneur à adresser aux donateurs un compte rendu détaillé des voyages. Sous la forme d’un « carnet de bord », il raconte par le menu les différentes étapes, les circonstances, les anecdotes et les réussites. En tant que photographe professionnel, il agrémente ses témoignages par des clichés et des vidéos.

Dans l’arrondissement, l’association « Aide Civils Ukrainiens » a pu compter sur le soutien du restaurant associatif Le Moulin à Café, avec l’organisation d’une soirée dédiée le 11 mars. Les communes d’Ivry et du Kremlin-Bicêtre ont fourni locaux et salles de spectacle pour la tenue de deux soirées de soutien. Tatyana, l’épouse d’Igor, avait mis en œuvre ses compétences de réalisatrice d’événements festifs pour mobiliser et mettre en scène une vingtaine d’artistes amateurs et professionnels. « Ce projet est conçu pour montrer la beauté et la richesse de la culture du peuple ukrainien à travers la musique, la danse et l’art. » précise Tatyana. Ces spectacles aux accents slaves et hauts en couleurs avaient pour titre « Ukraine, douleur et espoir ». L’association cherche d’autres scènes pour révéler la culture ukrainienne actuellement menacée dans les territoires occupés.

Alain Goric’h

 

Aide Civils Ukrainiens – points de collecte des dons : 39, rue du Couëdic et 4, place Jean-Jaurès au Kremlin-Bicêtre.

mel : aidecivilsukrainiens@gmail.com          tél : 07 76 14 72 58

Dons possibles : première nécessité, premiers secours, protection et subsistance.